Posté par Christian Gambotti, le 8 septembre 2026

Par le Pr. Christian Gambotti, Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) - Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Power Institute) - Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections. Contact email : cg@afriquepartage.org
La représentation de l’Afrique dans l’imaginaire occidental
Dans l’imaginaire occidental, l’Afrique a toujours été une « terra incognita » (terre inconnue). L’expression « terra incognita », que les géographes écrivaient sur les zones inexplorées des cartes maritimes, devient un argument politique qui servira à justifier la colonisation. Pour comprendre comment se construit la représentation de l’Afrique dans l’imaginaire occidental, il suffit de lire le célèbre « Discours sur l'Afrique », prononcé le 18 mai 1879 par Victor Hugo, alors qu'il présidait un banquet commémoratif de l'abolition de l'esclavage, avec, à sa droite, M. Schœlcher, l’auteur principal du décret de 1848 abolissant l’esclavage. Pour Victor Hugo, « le moment est venu de faire remarquer à l’Europe qu’elle a à côté d’elle l’Afrique. (…) Quelle terre que cette Afrique ! L’Asie a son histoire, l’Amérique a son histoire, l’Australie elle-même a son histoire ; l’Afrique n’a pas d’histoire. (…) Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L’Europe le résoudra. Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. À qui ? A personne. » Hegel, Dans ses « Leçons sur la philosophie de l’histoire universelle », propose une vision profondément euro-centrée fondée sur une hiérarchie des races, ce qui le conduit à exclure le monde africain des civilisations développées.
La représentation de l’Afrique dans la cartographie dite de « Mercator »
Gerardus Mercator est un cartographe flamand du XVIe siècle qui réalise une carte du monde, qui va s’imposer comme le planisphère de référence dans le monde grâce à sa précision pour la navigation. La conservation des angles qu'elle s’autorise est essentielle pour les grands navigateurs du XVIè siècle qui, pour se rendre d'un point du globe à l'autre, doivent tenir un cap constant. Mais, la cartographie de Mercator, qui est toujours utilisée, crée un monde qui occulte la réalité géographique des continents. Le fait d’agrandir, artificiellement, les régions proches des pôles au détriment des zones équatoriales, conduit à représenter une Afrique de la même taille que le Groenland, qui, en réalité, est 14 fois plus petit que le continent africain. De la même manière, l’Union européenne apparaît à peine plus petite que l'Afrique, alors que le continent africain est sept fois plus vaste. La cartographie de Mercator a contribué à façonner notre imaginaire sur l’Afrique, car elle occulte la réalité géographique de l’Afrique dans la représentation du continent sur les cartes européennes où seules les côtes étaient dessinées. Ce qui est une carte du monde pour la navigation devient un objet politique. Fara Ndiaye, à l'origine de la campagne « Correct the Map » ("Corrigez la carte"), qu’elle a lancée en avril 2025, définit ainsi le planisphère de Mercator : « pendant des siècles, la projection de Mercator a minimisé l'Afrique, alimentant un récit selon lequel l'Afrique est plus petite, périphérique et moins importante ». Moky Makura, une auteure et journaliste nigériane, directrice exécutive d'« Africa No Filter », une organisation qui veut changer le regard sur l’Afrique par le biais des médias de masse, constatant que « la taille actuelle de la carte de l'Afrique est fausse », dénonce « l'une des plus grandes campagnes de désinformation au monde ».
La demande africaine pour une nouvelle carte du monde
Aujourd’hui, des voix africaines, un mouvement porté par l’Union Africaine, se font entendre et demandent le remplacement de la projection dite de « Mercator » par une représentation du monde plus juste géographiquement. Le vendredi 4 septembre 2026, à l’ONU, le Togo, au nom de l’Union Africaine, a défendu un projet de résolution intitulé « Correct the Map » ("Corrigez la carte"), dont l’objectif est de représenter avec précision les différentes parties du monde, dont le continent africain. Les précautions oratoires que prend le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, inscrivent la demande africaine pour une nouvelle carte du monde dans un débat scientifique : « Ce débat n’est pas un débat politique [mais] un débat scientifique, car il existe des preuves scientifiques et nous devons tous accepter cette réalité. [Notre résolution] encourage une meilleure connaissance des limites des projections couramment utilisées, et invite les institutions internationales, les systèmes éducatifs, les médias et les supports numériques à adopter des représentations plus fidèles à l'échelle réelle de l'Afrique et des autres régions du monde. »
Le combat est aussi politique, ce que ne manque pas de souligner la France qui soutient la réforme de la cartographie mondiale que proposent les 55 pays membres de l'Union africaine. Le vendredi 4 septembre 2026, à l’ouverture de « La Fabrique de la diplomatie », à Paris. Jean-Noël Barrot, le ministre des Affaires étrangères français, a déclaré : « Notre diplomatie doit mener deux combats : porter notre propre récit et toujours veiller à représenter le monde avec justesse. Ces déformations finissent par s’installer dans les perceptions. Le moment est venu pour nous de le corriger. » Le vendredi 4 septembre, l’ONU a adopté la résolution portée par l’Union Africaine et défendue par le Togo. Si une résolution de l’Assemblée générale n’est pas contraignante, son adoption a le mérite de fixer une nouvelle norme pour l’enseignement et la communication publique, les États, les organisations internationales et les entreprises technologiques étant invités à privilégier des cartes conformes à la taille réelle des continents,
D’un projet scientifique à une déformation des réalités géographiques
En 1569, Mercator, lorsqu’il réalise sa carte du monde, un travail technique parfait, ne commet aucune erreur de calcul. Son planisphère conserve les angles afin de permettre aux marins de tracer leur route et maintenir leur cap par une ligne droite. Cette qualité technique entraîne une déformation des réalités géographiques. Le Groenland, le Canada, la Russie et l’Europe semblent ainsi démesurés, alors que les superficies de l’Afrique, l’Amérique latine et l’Inde sont fortement réduites. Ce qui est un outil de navigation devient un objet politique, au moment où les puissances européennes vont multiplier les expéditions dans les mondes lointains, des terres inconnues dont les cartes ne dessinent que les côtes. Certains militants panafricains dénoncent une colonisation cartographique, le planisphère de Mercator servant aujourd’hui encore à comparer les pays en minorant visuellement le poids du continent africain. Changer la carte du monde ne change pas le. Monde. Robert Dussey a tenu à dire à la tribune de l’ONU que « L’Afrique ne demande pas un traitement préférentiel. Elle demande que sa réalité, ses aspirations et sa contribution au système international soient dûment prises en compte. »
L’inconscient populaire occidental se nourrit de ces déformations qui, au cours des siècles, ont dévalorisé l’image de l’Afrique. Mieux représenter l’Afrique sur la carte du monde, c’est faire œuvre de vérité géoéconomique, géopolitique et géostratégique. Pour Jean-Noël Barrot, « Une carte n’est jamais tout à fait neutre. Prenez la projection de Mercator, celle que chacun d’entre nous connaît depuis l’enfance. Les superficies que nous y voyons ne correspondent pas aux superficies réelles (…). Les déformations finissent par s’installer dans les perceptions. Le moment est venu de les corriger. » Le moment est venu, en effet, de corriger, dans tous les domaines, le regard, le plus souvent dévalorisant, que nous portons sur l’Afrique. Le potentiel de développement de l’Afrique est tel que le continent à désormais tous les atouts pour écrire, au XXIè siècle, sa propre histoire. Cela commence par une meilleure représentation du continent sur la carte du monde.
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08/09/2026 à 13:10
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